Et c'est là que le bât blesse : l'oeuvre d'Hergé est paternaliste, colonialiste, empreinte de préjugés envers les autochtones et, disons-le carrément, assez raciste. Hergé l'a en effet reconnu et déploré a posteriori : il s'est inspiré des discours que tenaient ceux qui l'entouraient sur le Congo belge, où il n'a d'ailleurs jamais mis les pieds, et sur le rôle positif des colons en Afrique. Cela ne l'a pas empêché de prendre des positions diamétralement opposées quelques années plus tard dans Le Lotus Bleu : comme quoi, les gens changent et tout le monde peut se tromper.
Or, que veut-on lui faire, à cette bande dessinée, en 2007 ? Un procès d'intentions complètement tordu qui vise à la censurer !!! Non, vous ne rêvez pas : un étudiant congolais a récemment porté plainte contre la société Moulinsart SA, gestionnaire des droits d'auteur et d'exploitation des personnages d'Hergé, pour infraction à la législation sur le racisme. Il demande un euro symbolique de dommages et intérêts et (c'est pire) l'interdiction pure et simple de la vente de cette bande dessinée, aux enfants comme aux adultes...
Evidemment, les partisans de la liberté ne pourront qu'exprimer leur dégoût quant à cette plainte qui sort Tintin au Congo de son contexte, ce qui est une erreur grave. La première règle lorsqu'on étudie une oeuvre est de s'intéresser aux conditions de sa publication. Oui, Tintin au Congo est raciste et ne correspond pas aux réalités de l'Afrique : en effet, le colonialisme y est exacerbé, fortement valorisé, et les Noirs sont vus comme des enfants, des simples d'esprit, incapables de travailler avec courage ou de parler correctement le français (contrairement aux singes et aux éléphants). Je pense surtout que c'est un racisme bête mais pas foncièrement méchant, sans doute dû à l'ignorance et à l'enfermement dans des préjugés de métropolitains. Alors, envoyer Tintin au Congo au rayon pour adultes, comme c'est le cas actuellement aux Etats-Unis, éventuellement, car il est vrai qu'entre de mauvaises mains, il peut influencer négativement... Mais de là à ce que l'album soit censuré, il y a un fossé que nous ne devons pas traverser.
Car en élargissant un peu, on pourrait se rendre compte que, si la liberté était règle absolue dans notre démocratie (ce qui n'est pas le cas), aucune oeuvre ne mériterait la censure. Même le Manifeste du Parti Communiste, même Le Petit Livre Rouge et même Mein Kampf. Et n'allez surtout pas m'attribuer des sympathies pour le stalinisme, le maoïsme ou le national-socialisme : personnellement, les totalitarismes m'impressionnent et me débectent tout à la fois. Ce que je veux dire, c'est qu'une oeuvre aujourd'hui contestée doit être clairement expliquée et replacée dans son contexte avant d'être lue : il faut bien la situer dans l'Histoire, valoriser ses forces et pointer du doigt ses faiblesses, dénoncer ouvertement ses caractères discriminatoires, pour finalement voir quelles en ont été les implications et les conséquences.
Et alors, si toutes ces conditions étaient respectées, la lecture d'oeuvres controversées ne me poserait aucun problème. C'est le cas dans les cours d'histoire-géographie : en étudiant en classe une affiche de propagande nazie, ou des photos du camp d'Auschwitz-Birkenau, ou Les Dieux du Stade de Leni Riefenstahl, j'ai peine à croire que les professeurs veulent enrôler leurs élèves dans des Jeunesses Hitlériennes nouvelle génération. Pourquoi ? D'abord, parce que tous savent dans quel contexte replacer ces documents historiques, et comment les étudier correctement (c'est-à-dire avec des pincettes). Surtout, parce que tous sont dotés d'un libre-arbitre acquis dès l'âge de raison, libre-arbitre qui leur permet de peser le pour et le contre et de se forger leur propre opinion. Il ne faut pas l'oublier : hormis les jeunes enfants, la plupart des lecteurs de Tintin au Congo sont capables de cerner le racisme primaire qui suinte de cette oeuvre (et que, une fois encore, Hergé regretta par la suite), et de s'en prémunir.
Je conclurai par cette citation de Voltaire sur la liberté d'expression : Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire. Quitte à tout remettre en cause par la suite... N'hésitez pas à réagir !




